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       Denis SALAS,

 

Magistrat, Directeur scientifique de la revue Les Cahiers de la Justice (ENM/Dalloz)

Président de l'Association Française pour l'Histoire de la Justice (A.F.H.J)

Le délinquant sublimé. A propos de l’affaire Bojarski, film de de Jean Paul Salomé, 2026

 

  1. L'affaire Bojarski - Cinéma | Estuaire Hebdo Saint-Nazaire

 

On se demande souvent comment un homme seul peut s’enfoncer peu à peu dans l’illégalité. L’affaire Bojarski éclaircit ce mystère en scrutant le parcours d’un réfugié polonais Ceslaw Bojarski  (Reta Kateb). Après avoir fabriqué de faux papiers pour la Résistance, voilà qu’il s’estime méprisé malgré les services rendus à la France. A la Libération , aucun emploi proposé n’est à son gout. Alors qu’il est ingénieur diplômé, qu’il présente ses découvertes, on lui refuse les brevets. De fil en aiguille, il bascule dans un engrenage : faire vivre sa famille en passant des faux papiers aux faux billets. Sauf que la guerre est finie et que le risque pénal n’est pas le même. Pour neutraliser ce risque, il accomplit un patient et minutieux travail de contrefaçon des billets de banque. Par une ingénieuse mécanique de production de faux billets, il finit par maitriser seul toute la chaine de la fabrication à l’écoulement. Pour quels résultats ? Risques limités par son extrême prudence. Impunité garantie pendant quinze ans. Succès garanti au moins pour un temps. Grisé par cette recherche que la société semble tolérer, il s’enhardit.  Ses billets (le fameux « Bonaparte » des années 1960) finissent par devenir indétectables.

 

Cet homme est pris dans un processus illégal mais en même temps intrinsèquement artisanal et inventif. Le film présente un créateur complètement immergé dans la fabrication de son œuvre au point qu’il se ferme peu à peu à tout regard extérieur (cf. image  ci dessous)  Il installe dans un pavillon de banlieue son atelier clandestin. Nul ne doit connaitre son secret, sa femme (Sara Giraudeau) surtout. Enfermé dans sa bulle, en tête à tête avec ses outils, les yeux embrumés par le tabac, immergé dans le bruit des machines et l’odeur des encres mélangées, il est l’alchimiste ébloui qui caresse le filigrane enfin adéquat. Il forge ses propres normes de conduite avec la même précision qu’il grave ses dessins dans le papier : diversifier ses fournisseurs, écouler ses billets sans ostentation, ne pas changer ses habitudes. C’est un travailleur silencieux stimulé plus que découragé par ses échecs qui s’enfonce irréversiblement dans la clandestinité jusqu’à sa chute finale.  

 

L’intérêt du film est de nous rappeler ce concept mal connu et sans cesse invoqué  d’impunité. Notre homme vit d’abord dans la certitude de n’être « pas vu, pas pris » tapi au fond de son activité clandestine. Il s’auto convainc de son innocence par sa toute puissance. Ne brave-t-il pas le monopole de la Banque de France sans être inquiété ? (cf. image ci dessus).  Enivré par l’efficacité de sa prudence, durablement impuni, il se sait plus qu’il ne se croit invincible. Il se forge ensuite des règles qui font écran à toute intrusion  : les murs de son atelier, la cave en sous-sol du cabanon, son couple bâti sur le mensonge, les ruses incessantes… Avec le temps progresse la part de défi de son activité (défi à la Loi, à l’Etat, à la Banque de France…) qui place la grandeur de son art au-dessus des lois. Voué au culte de sa  performance silencieuse, il nargue les autorités. En même temps il cherche une reconnaissance non dénuée d’ambiguïté : il téléphone au commissaire chargé de l’enquête, lui parle anonymement, joue avec la Loi. Tout se passe comme s’il cherchait à se faire arrêter faute de pouvoir arrêter de lui-même.   

 

  1. Il était bourré de contradictions »… Dans « L'Affaire Bojarski », Reda Kateb incarne un faux-monnayeur virtuose

 

L’image du délinquant sublimé est centrale. Bojarski se forge lui-même sa propre légende en espérant que la société la partage en même temps qu’elle lui pardonne. Sa justification n’est-elle pas noble ? Lui-même ne se vit nullement comme un hors la loi. Ne se prévaut-il pas de faire vivre sa famille d’une activité certes illégale mais dans une ambiance chaleureuse ? N’est-il pas généreux avec les humbles à qui il fait l’aumône ? N’est-il pas un père attentif qui aide son fils à faire ses maths et le comble de cadeaux ? Il se vit comme un génie méconnu mais aussi comme un père de famille exemplaire. En somme, il anoblit son activité par les justifications qu’il se donne. Une fois arrêté, il avoue son crime et disculpe, en grand seigneur, sa femme. Plus encore, si la justice lui colle 20 ans de prison, la presse le lui rend bien en façonnant un récit à sa mesure : il est le « Cézanne de la fausse monnaie » pour Le Parisien  Sa célébrité est celle d’un délinquant sublimé qui n’a pas de sang sur les mains. Et d’ailleurs qui sont ses victimes ? Sauf qu’il participe – le film commence par cette séquence - à un hold up qui fait cinq morts. La presse imprime sa légende  en masquant les faits que la justice lui met sous les yeux.

 

Le happy end du film laisse sceptique. Il semble défendre la mémoire de cet homme en soulignant sa célébrité : les numismates s’arrachent aux enchères ses faux billets. Il se conclut par le grand amour triomphant de la prison (scène où sa femme déchire les papiers du divorce dans le parloir). Comme si la célébrité d’un détenu était à mettre au crédit de l’enfermement ? Comme si la prison était le lieu idéal pour ranimer la passion amoureuse ? Cette romance répand la fausse monnaie de la prison dans l’imaginaire collectif.