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       Denis SALAS,

 

Magistrat, Directeur scientifique de la revue Les Cahiers de la Justice (ENM/Dalloz)

Président de l'Association Française pour l'Histoire de la Justice (A.F.H.J)

Quelques livres de Denis Salas

 

Les 100 mots de justice
Les 100 mots de justice
Kafka - Le combat avec la loi
Kafka - Le combat avec la loi
La volonté de punir
La volonté de punir

 

Aux Etats-Unis la résilience passe par l’audience  - « Bienvenue à Marwen », film  américain de Robert Zemeckis, 2018 -    

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Sous une allure baroque et fantasque, voilà un film centré sur l’importance d’un procès (the sentencing) pour une victime. La surprise est d’autant plus grande qu’il se passe aux Etats-Unis où celle ci n’a pas de statut de partie civile. Sauf qu’il existe une procédure dite victim impact statement qui lui permet comme témoin de lire elle-même une déclaration portant sur les dommages subis. L’incidence sur la peine de cette "lecture" n’est pas ce qui intéresse Robert Zemeckis. Au long du film, nous sommes placés devant l’épreuve que ce témoignage à la fois redouté et nécessaire impose à la victime. 

 

 Tel est le thème de Bienvenue à Marwen. Issu d’un fait réel, ce film nous plonge dans le traumatisme de Marc Hogancamp un brave employé de restaurant qui est violemment frappé au point d’être laissé pour mort par plusieurs nazillons qui voulaient « casser du pédé ». Depuis cette agression, ce rescapé s’est construit  un monde imaginaire (le village de Marwen en modèle réduit) où il vit une guerre permanente contre les « nazis » avec une armée de figurines féminines. On le voit se photographier en aviateur au visage de cire et au port altier conduisant son armée d’opérette en jeep (cf. image ci dessus). La réputation de Marc grandit au point qu’il prépare une exposition (the show) sur son œuvre faite de maquettes et de poupées. Amorce-t-il ainsi sa résilience ? Son « village » évoque en réalité un univers mental très défensif où il doit repousser sans relâche les assauts des ennemis. Tuer pour ne pas être tué : au milieu de ses troupes, il est maintenu dans une violence indifférenciée. Persécuté par les « nazis », il est aussi leur persécuteur. Pris dans cette répétition infernale, il remet sans cesse en scène son ennemi. Une mauvaise fée lui murmure sa faute : n'as tu pas trop bu ce soir là ? N'as tu pas provoqué ces hommes en affichant une allure féminine ? Et ces coups, ne les as-tu pas bien cherché ? Dans le monde cuirassé de silicone de Marwen, pas de place pour la victime.   

 

Comment se délivrer d'un tel cauchemar ? Un échec amoureux lui révèle l'inanité de ses postures. Une femme ("Nicol", une voisine) qu'il se prend à aimer comme une de ses poupées le ramène à la réalité (cf image ci-dessus). Quand elle le repousse charitablement, il encaisse. La réalité fait effraction dans sa vie. Il se croyait invulnérable dans son royaume.  Il se découvre à la tête d'un château d'illusions.  A quoi servent ses armes, ses exploits et ses parades ? Il se découvre peu à peu prisonnier d'un sortilège. Il croit aimer et être aimé comme un héros irresistible alors qu'il n'est qu'un traumatisé enfermé dans une forteresse de pacotille. Voilà, ce que lui renvoie l'amène pitié de Nicol : la fin d'une vie  hors du temps où il avait trouvé refuge..  
  

 

 Son avocat toque à sa porte. Il lui rappelle encore une fois sa présence

à la barre et l’indispensable lecture de l’impact statement. Une première audience vient trop tôt. En voyant la croix gammée gravée sur le bras de son agresseur, Marc est pris de panique. Lors de la seconde audience, il pourra lire son texte debout face à la cour. Scène sobrement filmée.« Voilà, dit-il, c’est à moi de parler maintenant et eux doivent rester immobiles à quelques mètres. Je ne laisserai pas croire qu'ils ont brisé l'usage de ma parole. Je vais dire de ma place le mal qu’ils m’ont fait pendant le temps qu’il me plaira. Je n’ai pas honte. Je parle à visage découvert. A leur tour, ils auront à subir non pas ma violence mais mon témoignage. A cet instant, ma volonté encore fragile en  entrant dans cette salle est soutenue par le cadre de la justice. Mon pouvoir est de leur faire réintégrer l'humanité dont ils sont sortis"

 

Scène originaire en effet : dans l'infraction à la loi résonne la dévastation infligée à une vie humaine. Scène universelle aussi , celle de la réponse que les  hommes ont opposé de tout temps à la pulsion de mort.  Et ceux la qui l'ont mise en acte doivent savoir en détail pourquoi la société les punit lourdement. Il faut qu’ « ils » n’en ignorent rien; c’est cela aussi le sens de leur peine.

 

Ce n'est pas par hasard si cette scène conclut le film. Le témoignage n’est pas ici l'expression d’une volonté de punir mais d’un récit difficilement conquis sur la souffrance. Tout se passe comme s’il fallait acquérir son droit de témoigner. Au bout de cet effort, c’est un retour à l’humanité que célèbre cette parole. L’homme est debout en tenant ses feuilles. A un léger tremblement de sa voix, on sent qu’il lui a fallu du temps pour dissiper la peur et les faux remèdes. Il fait face à la cour. Il lit la tête haute. Un long travelling passe en revue les accusés en tenue jaune assis sur le banc, tête baissé et regard fixe. Sa victoire.

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