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       Denis SALAS,

 

Magistrat, Directeur scientifique de la revue Les Cahiers de la Justice (ENM/Dalloz)

Président de l'Association Française pour l'Histoire de la Justice (A.F.H.J)

Quelques livres de Denis Salas

 

Les 100 mots de justice
Les 100 mots de justice
Kafka - Le combat avec la loi
Kafka - Le combat avec la loi
La volonté de punir
La volonté de punir

La réinsertion comme épreuve 

 

A propos de La liberté,

film français de Guillaume Massart,

2017, 2h26.

 

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Un documentaire sur la prison de Casabianda attise forcement la curiosité. Tant de fantasmes s’y attachent. Ne dit-on pas que les détenus peuvent s’y baigner ? Que des kilomètres de plages leur sont accessibles ? Faut-il y voir pour autant un paradis carcéral ? Créé dans l’après-guerre, cet ancien bagne napoléonien est la seule prison « ouverte » que nous connaissons. La voici dès les premières images : en plein soleil, entre mer et terre, dans la commune d’Aléria en haute Corse, avec ses trois hauts bâtiments plantés dans la campagne. Pas de murs d’enceinte ni de miradors. Vus de loin, les détenus travaillent dans un vaste domaine agricole. La journée est rythmée par les heures de travail dans les champs. On découpe des stères de bois, on taille les mauvaises herbes, on charge des ballots de blé. En somme, la vie quotidienne d’une prison de taille moyenne (200 places) semble paisible sous nos yeux. On voit, on entend l’appel du matin. Attroupement lent. Pas de barreaux aux fenêtres. Les bâtiments semblent vétustes mais les cellules sont habitées. Pas d’œilleton aux portes. Un surveillant passe. Une horde de chats se chamaille dans la cour. A la nuit tombée, des sangliers viennent grogner et labourer le terrain. Un peu plus loin les plages sont sauvages et désertes. La caméra épie un détenu en maillot qui va se baigner. Un autre conduit les chats vers la mer par un sentier balisé (cf. l'image ci-dessus).  Partout autour, une frondaison épaisse qu’il faut tailler, une vaste terre cultivée, des élevages de cochons et de brebis. Au loin, on devine la route, les voitures, la vie libre qui passe. Telle se présente la prison de Casabianda.   

 

Comment un tel régime d’incarcération fut possible ? Pas de risque d’évasion vraiment ? On comprend vite pourquoi. On y trouve pour la plupart des auteurs de crimes sexuels intrafamiliaux à faible risque de récidive, triés sur le volet et en fin de peine. Porteur d’un projet de réinsertion, ayant derrière eux de longues années d’enfermement, ces « détenus modèle » ont convaincu l’administration pénitentiaire. On comprend d’autant mieux la sûreté du lieu que l’échec se paie cher : porter l’étiquette « Casabianda » c’est s’exposer à la violence réservée aux « pointeurs » en cas de retour au régime normal. C’est donc un pari raisonné sur la réinsertion qui domine ce type de détention sans doute possible en 1948 – époque de ce qu’on appelait « le régime progressif »- mais qui serait sans doute difficile à notre époque si ouvertement sécuritaire. Du reste, deux psychologues seulement y sont affectés. (Signe de temps, au même moment, j’écoute un député local en visite sur les lieux déclarer qu’il déposera un amendement pour rendre obligatoire le suivi post-pénal) 

 

On suit plus précisément trois détenus. Ils ne sont pas identifiés par un nom mais parlent à visage découvert. Le premier est amer. Il nous invite à « retourner la carte postale » : derrière la mer et le soleil il y a dit-il « que de la psychologie ». L’appel de la mer et du large est un leurre. Au moins dans une prison normale, on peut maudire les surveillants, râler contre l’asservissement, projeter son mal être sur les barreaux. Ici, on ne peut même pas pester contre la nourriture. On a la clé de sa cellule. On peut fêter Noël en musique. Ici la prison n’est que dans la tête. Aucun exutoire possible. On est face à soi-même. C’est « pire que l’enfer », lâche-t-il. 

 

Le second à l’approche de sa fin de peine se rase la barbe. Il est loquace, candide parfois. Il se réjouit que son fils l’appelle enfin. Assis devant la mer, il s’interroge cheveux au vent sur le pardon. Il semble se pardonner à soi même la « bêtise » commise. Il voit sa fin de peine comme un pardon de la société. Il veut retrouver la paix, « passer à autre chose ». C’est lui qui aime conduire une bordée de chats et chatons sauvages vers le rivage par les passages autorisés. Loin du prédateur que la société voit en lui, il est le bon pasteur. Il ne sait pas encore que son fils a grandi et que peut-être, avec le temps, son pardon est loin d’être acquis. Il finit sa peine mais n’est au bout de ses peines. (J’apprends en lisant la presse qu’il serait décédé à la sortie du film alors que son incarcération se terminait en 2021)     

 

Le troisième va beaucoup plus loin. Au début, il parle le visage voilé par le ressentiment. " La société a besoin de monstre pour se rassurer mais elle ne veut pas voir ce que nous sommes et pourquoi nous en sommes arrivés là" . Puis un jour de grand soleil, il décide de s’avancer vers nous sans masque. Il montre son cahier de correspondance avec « Béatrice ». Il devine le sens profond du film : montrer l’introspection douloureuse qu’impose le retour à la vie, témoigner de la réalité de la réinsertion. A la question posée : quel est ton espoir dans la vie ? Il répond d’abord : « en sortir le moins amoché possible » puis ajoute aussitôt en évoquant ses filles « et elles aussi ».  

 

A la toute fin du film, l’homme marche sur un fil. Il révèle son cauchemar au cours d’une ballade dans la campagne : il ouvre une porte sur une pièce pleine de merde qu’il doit fouiller pour trouver le diamant qui y est caché. Il explique son passage à l’acte : abusé dans son enfance, déguisé en fille, violé par son père… Une phrase qui le poursuit : « Je vais te montrer comment se comporte un homme ». Comment vivre avec une image aussi poisseuse de soi ? C’est alors qu’il projette sur ses enfants le fardeau qu’il ne peut supporter. Ils n’ont été que le « catalyseur » d’une violence subie, devenue insupportable. « Tu te transportes dans l’auteur pour ne plus occuper la place de la victime ». Il voit dans ce mal qui le frappe une malédiction venue des profondeurs d’une enfance maltraitée qu’il a projetée sur ses propres enfants. Pour s’en libérer ? Il l’admet. Mais il ne se pardonne rien. Il explique et comprend la portée dévastatrice de son acte. Il en fait sa vérité morale. Et il a prononcé le mot inceste.

 

 

Fiction ou documentaire ?   

Grâce à Dieu / 2018

Film réalisé par François Ozon / France / 2h17

 

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Comment imaginer un abus sexuel subi par un enfant ? Pas de trace, pas de sang. Rien ne se voit ni n'est vu. Pas de témoin. Pas de preuve non plus dès lors que le saccage est intime. Seul subsiste chez l’enfant devenu adulte un souvenir irradiant né d’un contact corporel intrusif dans un lieu clos. Imaginez-vous à l’âge de 9/10 ans dominé sexuellement par un homme  autant de fois qu’il lui plaira. L’enfant se transforme en un outil à l'usage d’une sexualité qui lui tombe dessus. Bientôt, il est plus qu’une loque, à la merci d’un puissant adulte, plongé dans une oppression sans fin. Il se brise et se vide peu à peu. Il n’a plus ni voix, ni énergie. Comment pourrait-il parler et dire ce que nul n’a vu et que nul ne croira surtout s’il s’agit d’un ecclésiastique respecté ? Et comment vivre avec ça ? Oublier est-il la solution pour y échapper ?  

 

Grace à Dieu est un film s’attache à démontrer que l’inverse est possible. Alexandre, un ancien scout (père de cinq enfants, très BCBG) découvre un jour par hasard que le père P célèbre la messe. La mémoire lui revient. Jadis, il a été abusé par cet homme sans rien en dire. Il le croyait peut-être mort ou, du moins, éloigné du sacerdoce. Il se rend compte que ce prêtre est affecté auprès des enfants, qu’il leur enseigne le catéchisme, qu'il est sans doute actif. Catholique loyal, soutenu par sa femme, il demande à l’évêché qu’il soit sanctionné ou du moins n’ait plus de contact avec des enfants. Pas de scandale public, pas de vague, faites confiance à notre mère l’Eglise, lui répond-ton. Il insiste, s’obstine, exige. Il n’obtiendra qu’une écoute polie, des réponses diplomatiques et de vagues mesures. Comment rester sourd et aveugle quand des enfants – les siens peut-être – sont ou seront exposés à de telles offenses ?  Est-ce un père qui pense de la sorte ou un enfant devenu adulte ou bien un adulte resté enfant ?  Au moment de rencontrer le père P , il le voit de loin mollement assis sur un banc de l’église mais au lieu de s'avancer, il panique et fait aussitôt demi-tour…. Il réalise peu à peu que l’Eglise est avant tout soucieuse du devenir de ses prêtres et non des blessures des enfants. Pour elle, il sera toujours pardonné au pêcheur repentant. Le scandale d’une révélation serait trop préjudiciable à son image.         

 

Habilement, l’Eglise - en la personne du cardinal B - enveloppe le dénonciateur dans une ambiance anesthésiante. Elle ne connaît pas des « pédophiles »  mais des « pédosexuels » et ne nomme pas ces actes blâmables  des « crimes » mais des « défaillances ». La rencontre entre Alexandre et le père P devant la médiatrice du diocèse va plus loin. Affable, le prêtre lui serre la main. Il reconnaît les faits en général, s’en veut pour la souffrance occasionnée et affirme qu’il aurait du se soigner pour sa « maladie ». Il n’est pas seul en faute, sa hiérarchie était au courant et de l’a pas aidé. A la fin, la médiatrice leur prend la main et ils récitent ensemble le Notre père (« pardonnez nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé ») et un « Je vous salue Marie » où ils sont invités à « prier pour nous pauvres pêcheurs ».  Toute la philosophie de l’Eglise est dans ce moment poignant où l’injonction au pardon est subliminale. Affligé par son tourment, le père P. ne demande pas vraiment pardon à Alexandre. Ils sont invités à se tourner vers Dieu d’où le pardon divin peut venir. 

....

Le malaise vient de l'ambiguïté d'un film  annoncé comme une  "fiction inspirée de faits réels". Les noms des « prédateurs » sont cités (y compris les personnages secondaires mis dans le même sac) alors que ceux des victimes sont anonymisés. Sans doute, le détour par la fiction en fait un film commercialisé et, comme tel, plus à même de trouver son public. Mais un parti pris assumé ne saurait tout justifier. La compassion exclusive à l’égard des victimes non plus (réunis dans l'image ci dessus) . Cette division sommaire entre le bien et le mal abolit toute distance qui aurait pu laisser le spectateur libre de son jugement. Ici au contraire, le parcours est fléché, la compassion imposée, la cible nommément désignée. Certes, dira-t-on, la cause est juste. Et il sera précisé à la fin que ces hommes et ces femmes (par ailleurs mis en cause en justice) sont « présumés innocents ».

 

Mais en confondant la personne et le personnage, Ozon délivre un message ambigu : il donne à un film dit de fiction la couleur d'un reportage et ainsi brouille la frontière entre l'imaginaire et le réel. Il séduit tous les indignés qui n'ignorent rien de l'affaire du cardinal B  dont toute la presse parle au moment où son procès a lieu. Sa pseudo fiction est nourrie de noms et de faits vrais alors que le choix du scénario est volontairement partial, voire diffamant bien qu'il n'ait pas été jugé comme tel.  Les séquences lyonnaises, les paysages urbains, les noms des ecclésiastiques tout cela relève de la contextualisation alors que le film est dans son entièreté une charge contre le cardinal B.  Or, d’autres aspects auraient pu être mis en lumière. Un paysage moins contrasté mais non moins critique aurait pu apparaître. Que sait-on des doutes des proches du cardinal B ?  N’ont-ils pas tenté d’infléchir les choix de l’Eglise ? Que a été le rôle de Rome, de sa doctrine et des mécanismes de camouflages de la hiérarchie épiscopale ? Et que penser de l'invocation de Satan, comme vient de la faire le Pape -  pour exorciser ce mal qui frappe l'Eglise ? Bref, une démarche plus compréhensive aurait relevé d’un travail d’enquête non d’une dénonciation nominative à courte vue. A cette aune , on se demande de quel poids pèse ce simple « carton »réaffirmant à la fin la présomption d’innocence après une démonstration de deux heures qui affirme le contraire ?

  

Malgré cette réserve, la perspective de ce film est utile et éclairante : le miroir chaleureux et bienveillant que l’Eglise offre à ses fidèles se brise. Sa grandeur millénaire, ses célébrations et rituels imposants n’éblouissent plus leurs cœurs désenchantés. Loin des dorures et des grandes orgues, le regard se tourne vers les vies accidentés qu'elle laisse sur le carreau. Le sacré migre vers l’enfant victime. Qu’il s’agisse jadis de l’école ou de la famille, d’autres institutions ont déjà été le lieu d’un tel décentrement. Elles n’en ont pas moins survécu en opérant les remaniements nécessaires. Ce qu’on peut espérer pour l’Eglise.

   

 

Le Silence des autres 
El Silencio de otros

de Robert Bahar et Almudena Carracedo - documentaire
95 minutes. Espagne | États-Unis, 2018

A voir le documentaire très pédagogique Le silence des autres on comprend mieux le sens de l’amnistie qui a suivi la guerre civile espagnole (1936-1939). Il fallait rétablir la réconciliation nationale et garantir aux crimes commis de part et d’autres une impunité (600.000 morts, chiffre contesté et 400.000 exilés). La guerre civile sera suivie du long règne de Franco qui a duré quarante ans. Elle s’est soldée par « le pacte de l’oubli » voté par consensus en 1977, peu après la mort du Caudillo. Sous cette épais silence, le film retrace les initiatives actuelles des victimes des pro-républicains et de leurs descendants pour retrouver leur mémoire : comment l’oublier quand elle est inscrite dans leurs corps mutilés, leur généalogie brisée - les enfants dérobés en vue de régénérer la race - ou la disparition brutale de leurs parents ?

Est-ce la parenté de la langue, de la culture ou de l’histoire ? L’arc formé par les plaignants espagnols avec la justice argentine va être décisif dans cette entreprise. Elle finira par provoquer une avancée de la justice encore très modeste jusqu’à aujourd’hui compte tenu de l’opposition des gouvernements espagnols successifs. Une première plainte fondée sur l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité (rejetée en Espagne malgré la tentative de B. Garzon) sera acceptée par la juge argentine Maria Servini sur la base de la compétence universelle. L’instruction ouverte, une audition des plaignants prévue en visio-conférence depuis Madrid sera annulée par une menace de rupture des relations diplomatiques. Les gouvernements refusent de réveiller une histoire scellée par le pacte de l’oubli. La petite équipe des descendants ne se décourage pas et continue d’animer le débat à la Puerta del Sol et sur la Toile. Ils finissent par obtenir que la demande d’extradition argentine d’un des tortionnaires (médaillé depuis) Billy el Nino bien connu d'eux soit examinée en audience. Malgré le rejet de cette demande, cela provoque une prise de conscience. La TV espagnole filme l’audience où l’homme comparaît de dos ayant refusé le filmage. La juge Servini se rend à Madrid pour rencontrer les parties civiles. Très engagée, elle les encourage à continuer la lutte. Est-elle dans son rôle ? Nullement. Peu importe, on l’oublie devant le parti pris du film et sa proximité étouffante avec les victimes.   

 

La force de la narration est de montrer l'émergence parallèle d’une forme de justice transitionnelle en marge des balbutiements de la justice pénale. L'amnistie tient bon mais l’amnésie faiblit sous une secousse mémorielle. L'ouverture viendra du gouvernement socialiste de Zapatéro (2007) qui fait voter une loi sur la mémoire historique. Faute de participer aux audiences, les descendants organisent des auditions en forme de confessions publiques (inspirée des juicios por la mémoria argentines) dans un amphithéâtre. La mairie de Madrid débaptise les rues affublées des noms de généraux franquistes. Point fort du film, l’exhumation en présence des survivants des fosses communes où les corps des partisans troués de balles furent jetés.

 

Gros plans sur les squelettes recomposés, les cranes en poussière, les dents calcinées. On devine des hommes et des femmes jetés tels quels après la tuerie, enfouis à la va vite dans un irrémédiable oubli. Images réalistes ? Non elles viennent de plus loin, de l’inconscient où la mémoire s'était repliée en attendant ce jour. Une fois les tombes ouvertes, les os nettoyés, l'ADN extraite, la vie circule à nouveau entre les vivants et les morts. De l'enfouissement des corps, de ce fracas silencieux et furtif, monte un peu d'apaisement pour les coeurs meurtris. En contrepoint, la caméra tourne sans fin autour des magnifiques statues du Monument des Oubliés de la guerre civile : hautes figures de pierre, corps épais aux visages sombres, des hommes nus surplombent en plein ciel la vallée d'Extremadure (photos ci-joint ). Tantôt en clair obscur, tantôt en pleine lumière, les morts sont toujours là : ils nous regardent de haut et nous jugent.

 

 

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Aux Etats-Unis la résilience passe par l’audience  - « Bienvenue à Marwen », film  américain de Robert Zemeckis, 2018 -    

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Sous une allure baroque et fantasque, voilà un film centré sur l’importance d’un procès (the sentencing) pour une victime. La surprise est d’autant plus grande qu’il se passe aux Etats-Unis où celle ci n’a pas de statut de partie civile. Sauf qu’il existe une procédure dite victim impact statement qui lui permet comme témoin de lire elle-même une déclaration portant sur les dommages subis. L’incidence sur la peine de cette "lecture" n’est pas ce qui intéresse Robert Zemeckis. Au long du film, nous sommes placés devant l’épreuve que ce témoignage à la fois redouté et nécessaire impose à la victime. 

 

 Tel est le thème de Bienvenue à Marwen. Issu d’un fait réel, ce film nous plonge dans le traumatisme de Marc Hogancamp un brave employé de restaurant qui est violemment frappé au point d’être laissé pour mort par plusieurs nazillons qui voulaient « casser du pédé ». Depuis cette agression, ce rescapé s’est construit  un monde imaginaire (le village de Marwen en modèle réduit) où il vit une guerre permanente contre les « nazis » avec une armée de figurines féminines. On le voit se photographier en aviateur au visage de cire et au port altier conduisant son armée d’opérette en jeep (cf. image ci dessus). La réputation de Marc grandit au point qu’il prépare une exposition (the show) sur son œuvre faite de maquettes et de poupées. Amorce-t-il ainsi sa résilience ? Son « village » évoque en réalité un univers mental très défensif où il doit repousser sans relâche les assauts des ennemis. Tuer pour ne pas être tué : au milieu de ses troupes, il est maintenu dans une violence indifférenciée. Persécuté par les « nazis », il est aussi leur persécuteur. Pris dans cette répétition infernale, il remet sans cesse en scène son ennemi. Une mauvaise fée lui murmure sa faute : n'as tu pas trop bu ce soir là ? N'as tu pas provoqué ces hommes en affichant une allure féminine ? Et ces coups, ne les as-tu pas bien cherché ? Dans le monde cuirassé de silicone de Marwen, pas de place pour la victime.   

 

Comment se délivrer d'un tel cauchemar ? Un échec amoureux lui révèle l'inanité de ses postures. Une femme ("Nicol", une voisine) qu'il se prend à aimer comme une de ses poupées le ramène à la réalité (cf image ci-dessus). Quand elle le repousse charitablement, il encaisse. La réalité fait effraction dans sa vie. Il se croyait invulnérable dans son royaume.  Il se découvre à la tête d'un château d'illusions.  A quoi servent ses armes, ses exploits et ses parades ? Il se découvre peu à peu prisonnier d'un sortilège. Il croit aimer et être aimé comme un héros irresistible alors qu'il n'est qu'un traumatisé enfermé dans une forteresse de pacotille. Voilà, ce que lui renvoie l'amène pitié de Nicol : la fin d'une vie  hors du temps où il avait trouvé refuge..  
  

 

 Son avocat toque à sa porte. Il lui rappelle encore une fois sa présence

à la barre et l’indispensable lecture de l’impact statement. Une première audience vient trop tôt. En voyant la croix gammée gravée sur le bras de son agresseur, Marc est pris de panique. Lors de la seconde audience, il pourra lire son texte debout face à la cour. Scène sobrement filmée.« Voilà, dit-il, c’est à moi de parler maintenant et eux doivent rester immobiles à quelques mètres. Je ne laisserai pas croire qu'ils ont brisé l'usage de ma parole. Je vais dire de ma place le mal qu’ils m’ont fait pendant le temps qu’il me plaira. Je n’ai pas honte. Je parle à visage découvert. A leur tour, ils auront à subir non pas ma violence mais mon témoignage. A cet instant, ma volonté encore fragile en  entrant dans cette salle est soutenue par le cadre de la justice. Mon pouvoir est de leur faire réintégrer l'humanité dont ils sont sortis"

 

Scène originaire en effet : dans l'infraction à la loi résonne la dévastation infligée à une vie humaine. Scène universelle aussi , celle de la réponse que les  hommes ont opposé de tout temps à la pulsion de mort.  Et ceux la qui l'ont mise en acte doivent savoir en détail pourquoi la société les punit lourdement. Il faut qu’ « ils » n’en ignorent rien; c’est cela aussi le sens de leur peine.

 

Ce n'est pas par hasard si cette scène conclut le film. Le témoignage n’est pas ici l'expression d’une volonté de punir mais d’un récit difficilement conquis sur la souffrance. Tout se passe comme s’il fallait acquérir son droit de témoigner. Au bout de cet effort, c’est un retour à l’humanité que célèbre cette parole. L’homme est debout en tenant ses feuilles. A un léger tremblement de sa voix, on sent qu’il lui a fallu du temps pour dissiper la peur et les faux remèdes. Il fait face à la cour. Il lit la tête haute. Un long travelling passe en revue les accusés en tenue jaune assis sur le banc, tête baissé et regard fixe. Sa victoire.

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