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       Denis SALAS,

 

Magistrat, Directeur scientifique de la revue Les Cahiers de la Justice (ENM/Dalloz)

Président de l'Association Française pour l'Histoire de la Justice (A.F.H.J)

Quelques livres de Denis Salas

 

Les 100 mots de justice
Les 100 mots de justice
Kafka - Le combat avec la loi
Kafka - Le combat avec la loi
La volonté de punir
La volonté de punir

 

                                             Au nom des femmes. Le combat de Judith                                             Wood (Saint Judy), film de Sean Hanish, 2018.

 

Saint Judy (Original Motion Picture Score) by James T. Sale on Amazon Music Unlimited

 

« I won’t give up »

 

 

Il est rare qu’un film en dise autant sur la vision du droit dans un pays. Une lumière  franchement exaltée  se dégage du portrait de l’avocate Judith Wood vouée à la cause des réfugiés. Il faut dire qu’aux Etats-Unis, le droit est un espace de lutte plus qu’un dogme intangible. Il n’y rien de permanent en lui. Rien de fixé dans le marbre. Il suffit que l’énergie transformatrice des acteurs – les cause lawyers - soit portée avec obstination, volontarisme, charisme. C’est en tout cas ce que suggère ce film à travers la figure réelle et transposée de Judith Wood. Un indice : dès son entrée dans le film, au rythme d'un générique trépidant, on la voit pénétrer dans un palais de justice d’une démarche tranchante et sure. Un autre : sa devise « je ne lâcherai rien » (I won’t give up) gravée sur son panneau publicitaire. Un troisième : un gamin élevé seule bravement. Mère courage, avocate charitable, citoyenne exemplaire, le territoire de ses vertus est sans limites. Rien ne semble résister à son intrépidité.  Ni les brefs moments de déprime. Ni les factures qui s’accumulent sur son bureau. Ni les décisions défavorables des juges. Criblée de flèches tel un Saint Sébastien du barreau, « Saint Judy » (titre initial du film heureusement non conservé) avance en bombant le torse, en se jouant des obstacles, aussi belle que brave, aussi douce qu’impérieuse.

    

D’où vient une telle confiance ? Judy est une battante portée par la foi que toute une société met dans la justice. Quand elle entre dans la salle d’audience, elle prend possession d’un territoire dont elle a pu mesurer les points d’accès. A force de compulser les textes, les recueils de jurisprudence mais aussi de sonder les amitiés susceptibles de lui ouvrir la voie, la voilà prête.  Judith est sur le front, énergique et batailleuse. A son poste. Tous les livres sont devant elle. Il suffit de les faire parler, de rendre vivants les droits qui y sont déposés au sens où le juge Stephen Breyer parlait de « démocratie active » en évoquant son rôle à la cour suprême.   

 

Il se dégage du film (fondé sur le parcours réel de Judith L. Wood, immigration attorney ou lawyer spécialiste de l’asile à Los Angeles), une incroyable confiance dans la justice – ici dans sa capacité de reconnaître l’asile politique pour une femme pakistanaise (Asefa). L’angélisme du film et son héroïsme en forme d’exaltation du rêve américain nous prend par la manche mais il ne faut pas en rester là. Quelque chose ici nous est raconté du récit du droit que se raconte ce peuple. Celui-ci peut ainsi écrire lui –même son destin au sens d'une communauté imaginée. Il suffit de voir la requérante, dossier en main, convaincre par son récit, l’empathie dont font preuve les magistrats, la volonté sans faille du lawyer de franchir tous les obstacles jusqu’à la comparution finale devant un juge ou un jury émanation du peuple américain.

 

Plusieurs scènes en témoignent : l’adhésion de la population locale lors de son installation dans leur quartier, la comparution devant le premier juge très attentif malgré son légalisme prudent, la longue attente devant la majestueuse cour fédérale… « Ici du moins je peux défendre mes droits » murmure Asefa (dans un sotto voce discrètement soutenu par un  crescendo de violon) devant le palais de pierre. Scène symboliquement forte car tout se passe comme si le bâtiment n’incarnait plus par ses emmarchements la mise à distance, voire l’écrasement, d’un peuple craintif comme on l’interprète souvent chez nous. Au contraire, on en gravit les marches, on y entre fièrement, on s’y installe à sa place.  La cour ouvre un chemin à la reconnaissance de leurs droits aux plus désafiliés. « Même la plus haute montagne a un chemin vers le sommet » dit le conte afghan lu en cachette par la petite fille que fut Asefa. En somme, l'appel à la justice sera toujours pour eux la scène d’un trial dont l’issue incertaine garantit une possible victoire.

 

Trial est un mot intraduisible. C’est une confrontation de preuves d'où la vérité peut éclater comme une évidence (evidence signifie preuve en droit américain). Voilà pourquoi dans ce film, la scène cruciale se produit en deux temps : en première instance, le fonctionnaire exhibe la signature du père de la requérante au bas de son ordre d’internement (attestant un différend familial non une persécution politique) ce qui entraine le rejet de la requête ; en deuxième instance, au contraire, la plaidoirie de Judith va produire un effet de vérité. Le militantisme au nom des droits de femmes sera enfin reconnu par le juge du 9ème district.  En sorte que la vérité n’est pas dans l’ordre de ce qui est écrit et déjà connu (une signature dans un dossier) mais dans ce qui arrive au cours d'un moment d'oralité : la décision viendra de cet « oracle des mœurs » comme on nomme  souvent la parole du juge. Le film trouve là sa clôture  en forme d’apothéose. A ceux qui doutent de leur système de justice, le triomphe de « ceux qui ne lâchent rien » apporte la meilleure des réponses. Tant il est vrai que le trial américain n’est en rien une confrontation avec le sacré (comme notre procès pénal) mais - au moins dans l'idéal - la mise en scène de la discussion qui invite le juge à rendre vivant les principes de la constitution.